Peut-on vivre dans une société sans drogue ?

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Lors d’une présentation, cette question m’a été posée. Sur le moment, j’ai été un peu pris de court par l’ampleur du sujet. Prenons donc le temps d’y réfléchir ensemble, au-delà des évidences.

À première vue, l’objectif semble noble : moins de drogues, c’est moins d’addictions, moins d’accidents et moins de souffrances. Mais dès que l’on gratte la surface, la réalité devient beaucoup plus complexe.

Une constante de l’histoire humaine

Si l’on observe les sociétés humaines sur le long terme, un constat s’impose : les humains ont toujours consommé des substances modifiant leur état de conscience.

Du vin dans l’Antiquité aux feuilles de coca dans les Andes, en passant par l’opium au Moyen-Orient ou encore le café et le thé aujourd’hui, l’usage de psychotropes est une constante universelle.

Il n’a jamais été uniquement question d’ivresse ou de recherche d’euphorie. Ces consommations ont été, selon les époques et les cultures, rituelles, médicales, sociales ou festives. L’idée d’une humanité naturellement sobre ne correspond pas vraiment à ce que nous apprend l’histoire.

Mais cette liste réserve une surprise. On y trouve évidemment l’opium ou certaines plantes hallucinogènes. Mais on y trouve aussi des substances auxquelles on ne pense pas initialement comme le café, le thé, ou encore certains médicaments.

Cela pose immédiatement une question simple : qu’est-ce qu’une drogue, au juste ?

Le piège de la définition

Un psychotrope est toute substance qui agit sur le cerveau et modifie l’état mental.

Pris au pied de la lettre, cela inclurait non seulement les drogues illégales, mais aussi le café, le thé, la nicotine, ainsi qu’une grande partie de notre pharmacopée : antidépresseurs, anxiolytiques, anesthésiants, etc.

Autrement dit, toutes les substances qui modifient l’état de conscience ne sont pas considérées comme des « drogues » au sens social ou politique du terme.

La distinction que font les sociétés repose en réalité sur d’autres critères : le niveau de dépendance, les effets délétères pour la santé, les risques sociaux ou les troubles de l’ordre public.

Le débat ne porte donc pas réellement sur l’existence des psychotropes, mais sur la frontière que nous traçons entre ceux que nous acceptons, ceux que nous régulons et ceux que nous décidons d’interdire.

Les tentatives d’interdiction totale

La prohibition aux Etats Unis

Plusieurs sociétés ont tenté de réduire drastiquement l’usage des drogues.

L’exemple le plus célèbre reste la prohibition de l’alcool aux États-Unis entre 1920 et 1933. L’objectif était précisément de créer une société plus saine et plus sobre.

Mais l’expérience a produit des effets inattendus :

  • développement du crime organisé
  • production clandestine d’alcool de mauvaise qualité
  • corruption
  • consommation qui ne disparaît pas totalement

La prohibition sera finalement abandonnée.

La prohibition aujourd’hui

Certains pays ont choisi une stratégie extrêmement répressive contre les drogues.

Singapour applique l’une des politiques antidrogue les plus strictes au monde. La possession et le trafic de stupéfiants y sont lourdement sanctionnés, avec des peines pouvant aller jusqu’à la peine de mort pour certains trafics. L’objectif est clair : dissuader fortement toute implantation du marché de la drogue.
Singapour applique l’une des politiques antidrogue les plus strictes au monde. La possession et le trafic de stupéfiants y sont lourdement sanctionnés, avec des peines pouvant aller jusqu’à la peine de mort pour certains trafics. L’objectif est clair : dissuader fortement toute implantation du marché de la drogue.

En Chine, en Malaisie ou encore à Singapour, la politique antidrogue repose depuis longtemps sur un principe de tolérance zéro. Le trafic peut y être puni très sévèrement, parfois jusqu’à la peine de mort, tandis que la détention entraîne souvent de longues peines de prison.

Ces États combinent sanctions pénales lourdes, contrôles très stricts aux frontières, surveillance policière importante et campagnes publiques de dissuasion particulièrement agressives.

Ces politiques semblent produire certains effets : les niveaux de consommation y sont généralement plus faibles que dans de nombreux pays occidentaux et les scènes ouvertes de drogue y sont beaucoup plus rares.

Mais ces modèles ont aussi un coût politique et moral élevé. Ils reposent sur des systèmes très répressifs, avec peu de place pour les approches de santé publique, la réduction des risques ou l’accompagnement des personnes dépendantes. Certaines ONG soulignent également le risque d’erreurs judiciaires irréversibles dans des systèmes où les sanctions peuvent être extrêmes.

Au fond, ces politiques illustrent un dilemme classique.

D’un côté, un modèle ultra-répressif qui semble contenir davantage la consommation, mais au prix de sanctions très lourdes et d’une limitation importante des libertés individuelles.

De l’autre, un modèle plus libéral, adopté par plusieurs pays occidentaux, où la consommation est plus visible mais où l’accent est davantage mis sur la prévention, le soin et la santé publique.

Aucun de ces modèles n’a réellement réussi à faire disparaître les drogues.

Le véritable dilemme

La question devient alors moins simple qu’il n’y paraît.

Souhaite-t-on une société où toute substance psychoactive serait interdite ?

Une telle société impliquerait :

  • un contrôle très strict des comportements individuels
  • des sanctions lourdes
  • une surveillance importante

Certaines sociétés acceptent ce niveau de contrainte. D’autres privilégient davantage les libertés individuelles.

Dans les faits, toutes les sociétés ont fini par adopter un compromis :

  • certaines substances sont autorisées
  • certaines sont encadrées
  • certaines sont interdites

Et ce compromis évolue avec le temps.

Une question toujours ouverte

Pour ma part, je ne pense pas que l’on parviendra à éradiquer complètement les consommations. Je ne suis d’ailleurs pas certain que ce soit souhaitable. Nous sommes des êtres biologiques qui aiment jouer avec les limites. C’est aussi ce qui fait notre nature.

Au fond, l’histoire semble montrer une chose : les sociétés humaines n’ont jamais été totalement dépourvues de substances psychoactives.

La question n’est peut-être donc pas de savoir si les drogues peuvent disparaître.

Elle est plutôt de comprendre comment les sociétés choisissent de les encadrer, de les tolérer ou de les combattre.

Et surtout de se demander si les transformations actuelles du marché des drogues, beaucoup plus rapides, plus puissantes et plus mondialisées qu’autrefois, ne posent pas des défis nouveaux auxquels nos sociétés doivent désormais répondre.


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